La MYNE : Manufacture des Idées et Nouvelles Expérimentation (ex. la Paillasse Saône)

Espace de liberté et d'expérimentation de projets citoyens innovants

Développement durable et biens publics mondiaux – Complément de réflexion

Poster un commentaire

A la précédente réflexion sur la nécessité d’une gouvernance mondiale des biens publics mondiaux dans une perspective de développement durable, il est intéressant d’ajouter une réflexion d’ordre socio-économique. Plus particulièrement, il paraît intéressant de lier les modes de résolutions de ces problématiques de gouvernance et de développement durable à la réflexion de Michael BURAWOY1 dans son article «La sociologie publique face au marché» publié dans «Socio-économie et démocratie : l’actualité de Karl Polanyi »2.

L’apport de « la sociologie publique » de Michael BURAWOY

Dans son article, Michael BURAWOY propose une analyse des vagues de marchandisation sous la perspective polanyienne du double mouvement3.
Michael BURAWOY décrit l’histoire de la marchandisation comme étant la succession et superposition de trois vagues de marchandisation. La première vague est celle de la marchandisation du travail au XIXème siècle, qui aura pour conséquence un contre-mouvement de protection se cristallisant autour du monde ouvrier et relatif aux droits du travail. Une seconde vague de marchandisation s’installe au XXème siècle : c’est celle de la marchandisation de la monnaie. Celle-ci est à l’origine d’un contre-mouvement engendré par les états eux-mêmes : face aux « ravages du commerce et des échanges internationaux » des politiques protectionnistes sont mises en œuvre (New deal, fascisme, stalinisme…) débouchant sur les droits sociaux garantis par l’Etat. Enfin, Michael BURAWOY voit en l’extension de la marchandisation à la nature la troisième vague de marchandisation. Ce processus de marchandisation, fort d’être connexe aux vagues de marchandisation précédentes, se poursuit aujourd’hui explicitement sous le forme d’une marchandisation de la nature. C’est dans le cadre plus particulier de cette troisième vague qu’il est possible de penser l’apport de la sociologie économique à la gestion des biens publics mondiaux du développement durable.

En effet, Michael BURAWOY assigne à chaque vague de marchandisation une sociologie particulière, ou plus précisément un dosage particulier de typologie sociologique : académique, experte, critique et publique. Ainsi, à la marchandisation du travail est adossée l’émergence d’une sociologie caractérisée d’utopique (Marx, Engels…), se traduisant par la mise en place de dispositifs permettant de contourner ou dépasser les marchés. Face à la marchandisation de la monnaie se met en place une sociologie dite experte, car nourrie du financement des états pour la recherche sociologique, pour protéger la société du marché (c’est la social-démocratie). Enfin, en réaction à la marchandisation de la nature, Michael BURAWOY propose une sociologie publique, à savoir non plus la protection de la société par l’Etat (réaction anti-marché) mais par la société civile. En effet, l’Etat étant de connivence avec le marché, la sociologie ne peut gagner ni sur le terrain de l’Etat ni sur celui du marché, elle dépend donc de la société elle-même.

1 Sociologue, Université de Californie, Berkeley.

2 « Socio-économie et démocratie : l’actualité de Karl Polanyi »

3 A savoir que tout mouvement d’aliénation, d’assujettissement et de réduction de l’homme provoque un contre-mouvement de protection de l’homme

Ainsi, Michael BURAWOY met en avant une sociologie publique stimulée : soit par « le besoin d’établir ou de défendre une société civile autonome lorsque celle-ci est absente ou faible », soit « par une société civile dynamique à l’origine d’une sociologie engagée ». Il peut être intéressant de voir dans cette sociologie publique un des éléments de réponse à la construction d’une gouvernance des biens publics mondiaux dans une perspective de développement durable de nos sociétés : une pleine appropriation par la société civile. Cet apport sociologique rejoint parfaitement la réflexion précédente sur le rôle central de la société de la connaissance dans une perspective de développement durable.

Sociologie économique, gestion des biens publics mondiaux et développement durable.

Cette caractérisation sociologique des réponses aux vagues successives de marchandisation, fort de son aspect temporel, se double d’une échelle spatiale. Ainsi, si la sociologie utopique du XIXème siècle se veut locale à aspirations nationales, l’expertise sociologique du XXème se veut nationale à aspiration mondiale. La sociologie publique si elle est locale, se veut d’aspiration mondiale. Cette dernière analyse spatiale de la sociologie publique découle de l’ampleur planétaire et du caractère cumulatif de la troisième vague, où le processus de marchandisation de la nature, commencé lors des vagues précédentes, touche aussi bien le niveau local que global. La réponse à cette troisième vague est alors mondiale et s’articule autour d’un liant local : la société civile.

Ainsi, penser la sociologie publique est aussi une manière de penser la problématique de la gestion des biens publics mondiaux et donc du développement durable. En effet, les bien publics mondiaux tels que pourraient être définis l’environnement, l’eau, l’énergie… sont des biens à fort ancrage local ou territorial et dont la gestion a des répercutions à une échelle globale. L’appropriation de cette problématique de gestion par la société civile au niveau local dans un mouvement de gouvernance mondiale apparaît alors comme un éléments de réponse à la gestion des biens publics dans une perspective durable.

Par ailleurs, comme l’a développé M. GODART à travers le rôle de la société de la connaissance, notamment la nécessaire appropriation des problématiques de biens publics par la société civile et l’intégration d’une technique dite « civilisée », le rôle de la société civile doit aujourd’hui venir contre balancer et compléter le rôle de maintien de la stabilité de la société par les états d’une part, et face au marché d’autre part. Alors que la réflexion de M. GODART portait ici principalement sur la problématique de la société de la connaissance, la notion de sociologie publique développée par Michael BURAWOY apporte un élargissement à l’ensemble de la société civile. En effet, Michael BURAWOY vient ici porter la société civile comme partie prenante majoritaire dans la gouvernance mondiale, face aux états et au marché, en réponse à cette vague de marchandisation de la nature. De l’extraction intensive de matières premières tel que le charbon au brevetage du vivant, en passant par la monétarisation de la biodiversité dans le cadre de plans de compensation ou la simple privatisation de biens publics (l’eau par exemple), la marchandisation de la nature est le reflet d’un développement non durable de notre société. Le contre-mouvement à cette marchandisation peut être défini comme une aspiration à un développement durable ; et celui-ci paraît – pour Michael BURAWOY – devoir être porté par une sociologie publique basée sur la protection des droits humains.

Conclusion – La sociologie publique au service de la gouvernance des biens publics mondiaux et du développement durable.

A travers l’analyse de la marchandisation du monde, notamment de la troisième vague (la nature), Michael BURAWOY semble nous proposer un élément de réponse à la structuration de la gestion des biens publics mondiaux : une gouvernance mondiale ouverte intégrant pleinement la société civile pour la protection des droits humains. Mettant l’accent sur la sociologie publique comme réponse à la marchandisation de la nature, la gouvernance mondiale des biens publics mondiaux semble devoir être portée par, ou du moins structurée autour de, la société civile. Par ailleurs, cette nécessité de gouvernance mondiale du développement durable transparait au travers du caractère planétaire de la sociologie publique et systémique de la marchandisation de la nature.

Pour autant, cette sociologie publique ne nécessiterait-elle pas elle aussi une réflexion amont sur l’équilibre entre Etats (Nord – Sud) et une équité planétaire préalable? Dans le contexte actuel, quelles seraient les modalités et outils (institutionnels, politiques, économiques, techniques…) de cette sociologie publique dans le cadre d’une gouvernance mondiale des biens publics mondiaux, dans la perspective d’un développement durable de nos sociétés ?

Il est intéressant de se pencher sur les outils émergents actuellement en faveur de la croissance verte, qui visent à instituer le durable comme central au développement économique. Cependant, comme il a été souligné, dans une perspective globale, non seulement ces outils se heurtent aux inégalités entre pays, mais aussi, comme pointé par Nicolas Postel et Richard Sobel4 « la recherche effrénée d’un nouveau potentiel de croissance ‘verte’ » « consiste à panser immédiatement les plaies », au travers de la mise en place d’outils (libéraux) qui sont spécifiquement à l’origine des crises actuelles. Ainsi, il paraît aujourd’hui complexe au niveau mondial de structurer une gouvernance à la fois globale, qui ne s’affranchisse pas des disparités locales et qui ne base pas totalement sa réflexion du changement sur des outils et concepts ayant d’ores et déjà montrés leurs limites. Si la notion de sociologie publique, et donc d’appropriation, d’organisation et d’action de la société civile participe du processus de construction d’une gouvernance durable des biens publics mondiaux, elle ne saurait en être la seule et principale composante. Dans le contexte d’urgence actuel, les Etats et le marché doivent être intégrés au processus de gouvernance mondiale. L’articulation entre ces différentes parties prenantes ainsi que les modalités de structuration d’une gouvernance mondiale restent à être définis. Enfin, la prise en compte du déséquilibre Nord – Sud pose la question de l’intégration équitable des particularismes dans ce contexte de gouvernance mondiale. Quelle place et cadre pour la liberté de développement au niveau local ?

4 Article « Crise de la pensée et pensée de la crise », « Socio-économie et démocratie : l’actualité de Karl Polanyi », sous la direction de Isabelle Hillenkamp et Jean-Louis Laville.

Publicités

Auteur : La MYNE

Qui sommes nous? Une famille de jeunes, passionnée d’innovation et profondément frustrée de la manière dont l’innovation et la recherche sont menées aujourd’hui! Multidisciplinaire, ouverte, nomade et motivée, nous réunissons des savoirs, savoirs-faire et savoirs-être dans les domaines de l’innovation durable. #collaboratif #durable #réseau #collectif #innovation #transitionneurs #makers

Laisser un commentaire, nous y accordons une importance particulière

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s