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Développement durable et biens publics mondiaux – Complément de réflexion

A la précédente réflexion sur la nécessité d’une gouvernance mondiale des biens publics mondiaux dans une perspective de développement durable, il est intéressant d’ajouter une réflexion d’ordre socio-économique. Plus particulièrement, il paraît intéressant de lier les modes de résolutions de ces problématiques de gouvernance et de développement durable à la réflexion de Michael BURAWOY1 dans son article «La sociologie publique face au marché» publié dans «Socio-économie et démocratie : l’actualité de Karl Polanyi »2.

L’apport de « la sociologie publique » de Michael BURAWOY

Dans son article, Michael BURAWOY propose une analyse des vagues de marchandisation sous la perspective polanyienne du double mouvement3.
Michael BURAWOY décrit l’histoire de la marchandisation comme étant la succession et superposition de trois vagues de marchandisation. La première vague est celle de la marchandisation du travail au XIXème siècle, qui aura pour conséquence un contre-mouvement de protection se cristallisant autour du monde ouvrier et relatif aux droits du travail. Une seconde vague de marchandisation s’installe au XXème siècle : c’est celle de la marchandisation de la monnaie. Celle-ci est à l’origine d’un contre-mouvement engendré par les états eux-mêmes : face aux « ravages du commerce et des échanges internationaux » des politiques protectionnistes sont mises en œuvre (New deal, fascisme, stalinisme…) débouchant sur les droits sociaux garantis par l’Etat. Enfin, Michael BURAWOY voit en l’extension de la marchandisation à la nature la troisième vague de marchandisation. Ce processus de marchandisation, fort d’être connexe aux vagues de marchandisation précédentes, se poursuit aujourd’hui explicitement sous le forme d’une marchandisation de la nature. C’est dans le cadre plus particulier de cette troisième vague qu’il est possible de penser l’apport de la sociologie économique à la gestion des biens publics mondiaux du développement durable.

En effet, Michael BURAWOY assigne à chaque vague de marchandisation une sociologie particulière, ou plus précisément un dosage particulier de typologie sociologique : académique, experte, critique et publique. Ainsi, à la marchandisation du travail est adossée l’émergence d’une sociologie caractérisée d’utopique (Marx, Engels…), se traduisant par la mise en place de dispositifs permettant de contourner ou dépasser les marchés. Face à la marchandisation de la monnaie se met en place une sociologie dite experte, car nourrie du financement des états pour la recherche sociologique, pour protéger la société du marché (c’est la social-démocratie). Enfin, en réaction à la marchandisation de la nature, Michael BURAWOY propose une sociologie publique, à savoir non plus la protection de la société par l’Etat (réaction anti-marché) mais par la société civile. En effet, l’Etat étant de connivence avec le marché, la sociologie ne peut gagner ni sur le terrain de l’Etat ni sur celui du marché, elle dépend donc de la société elle-même.

1 Sociologue, Université de Californie, Berkeley.

2 « Socio-économie et démocratie : l’actualité de Karl Polanyi »

3 A savoir que tout mouvement d’aliénation, d’assujettissement et de réduction de l’homme provoque un contre-mouvement de protection de l’homme

Ainsi, Michael BURAWOY met en avant une sociologie publique stimulée : soit par « le besoin d’établir ou de défendre une société civile autonome lorsque celle-ci est absente ou faible », soit « par une société civile dynamique à l’origine d’une sociologie engagée ». Il peut être intéressant de voir dans cette sociologie publique un des éléments de réponse à la construction d’une gouvernance des biens publics mondiaux dans une perspective de développement durable de nos sociétés : une pleine appropriation par la société civile. Cet apport sociologique rejoint parfaitement la réflexion précédente sur le rôle central de la société de la connaissance dans une perspective de développement durable.

Sociologie économique, gestion des biens publics mondiaux et développement durable.

Cette caractérisation sociologique des réponses aux vagues successives de marchandisation, fort de son aspect temporel, se double d’une échelle spatiale. Ainsi, si la sociologie utopique du XIXème siècle se veut locale à aspirations nationales, l’expertise sociologique du XXème se veut nationale à aspiration mondiale. La sociologie publique si elle est locale, se veut d’aspiration mondiale. Cette dernière analyse spatiale de la sociologie publique découle de l’ampleur planétaire et du caractère cumulatif de la troisième vague, où le processus de marchandisation de la nature, commencé lors des vagues précédentes, touche aussi bien le niveau local que global. La réponse à cette troisième vague est alors mondiale et s’articule autour d’un liant local : la société civile.

Ainsi, penser la sociologie publique est aussi une manière de penser la problématique de la gestion des biens publics mondiaux et donc du développement durable. En effet, les bien publics mondiaux tels que pourraient être définis l’environnement, l’eau, l’énergie… sont des biens à fort ancrage local ou territorial et dont la gestion a des répercutions à une échelle globale. L’appropriation de cette problématique de gestion par la société civile au niveau local dans un mouvement de gouvernance mondiale apparaît alors comme un éléments de réponse à la gestion des biens publics dans une perspective durable.

Par ailleurs, comme l’a développé M. GODART à travers le rôle de la société de la connaissance, notamment la nécessaire appropriation des problématiques de biens publics par la société civile et l’intégration d’une technique dite « civilisée », le rôle de la société civile doit aujourd’hui venir contre balancer et compléter le rôle de maintien de la stabilité de la société par les états d’une part, et face au marché d’autre part. Alors que la réflexion de M. GODART portait ici principalement sur la problématique de la société de la connaissance, la notion de sociologie publique développée par Michael BURAWOY apporte un élargissement à l’ensemble de la société civile. En effet, Michael BURAWOY vient ici porter la société civile comme partie prenante majoritaire dans la gouvernance mondiale, face aux états et au marché, en réponse à cette vague de marchandisation de la nature. De l’extraction intensive de matières premières tel que le charbon au brevetage du vivant, en passant par la monétarisation de la biodiversité dans le cadre de plans de compensation ou la simple privatisation de biens publics (l’eau par exemple), la marchandisation de la nature est le reflet d’un développement non durable de notre société. Le contre-mouvement à cette marchandisation peut être défini comme une aspiration à un développement durable ; et celui-ci paraît – pour Michael BURAWOY – devoir être porté par une sociologie publique basée sur la protection des droits humains.

Conclusion – La sociologie publique au service de la gouvernance des biens publics mondiaux et du développement durable.

A travers l’analyse de la marchandisation du monde, notamment de la troisième vague (la nature), Michael BURAWOY semble nous proposer un élément de réponse à la structuration de la gestion des biens publics mondiaux : une gouvernance mondiale ouverte intégrant pleinement la société civile pour la protection des droits humains. Mettant l’accent sur la sociologie publique comme réponse à la marchandisation de la nature, la gouvernance mondiale des biens publics mondiaux semble devoir être portée par, ou du moins structurée autour de, la société civile. Par ailleurs, cette nécessité de gouvernance mondiale du développement durable transparait au travers du caractère planétaire de la sociologie publique et systémique de la marchandisation de la nature.

Pour autant, cette sociologie publique ne nécessiterait-elle pas elle aussi une réflexion amont sur l’équilibre entre Etats (Nord – Sud) et une équité planétaire préalable? Dans le contexte actuel, quelles seraient les modalités et outils (institutionnels, politiques, économiques, techniques…) de cette sociologie publique dans le cadre d’une gouvernance mondiale des biens publics mondiaux, dans la perspective d’un développement durable de nos sociétés ?

Il est intéressant de se pencher sur les outils émergents actuellement en faveur de la croissance verte, qui visent à instituer le durable comme central au développement économique. Cependant, comme il a été souligné, dans une perspective globale, non seulement ces outils se heurtent aux inégalités entre pays, mais aussi, comme pointé par Nicolas Postel et Richard Sobel4 « la recherche effrénée d’un nouveau potentiel de croissance ‘verte’ » « consiste à panser immédiatement les plaies », au travers de la mise en place d’outils (libéraux) qui sont spécifiquement à l’origine des crises actuelles. Ainsi, il paraît aujourd’hui complexe au niveau mondial de structurer une gouvernance à la fois globale, qui ne s’affranchisse pas des disparités locales et qui ne base pas totalement sa réflexion du changement sur des outils et concepts ayant d’ores et déjà montrés leurs limites. Si la notion de sociologie publique, et donc d’appropriation, d’organisation et d’action de la société civile participe du processus de construction d’une gouvernance durable des biens publics mondiaux, elle ne saurait en être la seule et principale composante. Dans le contexte d’urgence actuel, les Etats et le marché doivent être intégrés au processus de gouvernance mondiale. L’articulation entre ces différentes parties prenantes ainsi que les modalités de structuration d’une gouvernance mondiale restent à être définis. Enfin, la prise en compte du déséquilibre Nord – Sud pose la question de l’intégration équitable des particularismes dans ce contexte de gouvernance mondiale. Quelle place et cadre pour la liberté de développement au niveau local ?

4 Article « Crise de la pensée et pensée de la crise », « Socio-économie et démocratie : l’actualité de Karl Polanyi », sous la direction de Isabelle Hillenkamp et Jean-Louis Laville.


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Développement durable et biens publics mondiaux – Partie 2

Partie 2 – Développement durable et gouvernance mondiale : vers une gestion soutenable des biens publics mondiaux.

MM. GODART et TREYER (CNAM 2012) ont tous deux développés des sujets entretenant des liens étroits. Il parait en effet aujourd’hui difficile de dissocier les ensembles « Société de la connaissance et développement durable » de celui des « Biens public mondiaux et de la gouvernance du ‘système terre’ ». Au coeur de la mondialisation (tant des biens, des personnes que de la connaissance) et des problématiques systémiques actuelles (finance, environnement notamment), ces deux interventions se rejoignent sur de nombreux points et semblent ne pas faire émerger de divergences significatives.

On observe en effet un rapprochement sur les points suivants:

  • Tout d’abord sur l’historique partagé de la prise de conscience des interrelations entre les objets traités, à savoir le développement durable et les biens publiques mondiaux.
  • De ce passé, découle la notion de développement durable en tant que composante de plus en plus reconnue et essentielle de la gestion des biens publics mondiaux.
  • Par ailleurs, chacun des interlocuteurs reconnait un morcellement partiel ou total de l’environnement dans lequel évoluent ces objets: d’un côté le morcellement par discipline des actions au niveau global (GIEC et autres), et de l’autre le morcellement économique et territorial. C’est sur la base de ce morcellement qu’est abordée la notion de gouvernance mondiale des biens publics mondiaux.
  • Enfin, chacun s’accorde sur la nécessité d’une gouvernance mondiale et d’une société de la connaissance avisée, motrice et au coeur du traitement de ces problématiques.

La concordance historique de l’émergence des concepts de développement durable et de gouvernance mondiale des biens publics mondiaux. Dans un premier temps les vagues de décolonisation et la remise à plat et sur le devant de la scène internationale des modalités d’aide au développement des pays les moins avancés, démontrent la nécessité d’une vision durable du développement. Parallèlement, la mondialisation se structure. D’un côté la mondialisation des matières premières et biens de productions; puis, de plus en plus, la mondialisation des personnes, de la connaissance et de l’économie. Aux impacts de sociétés antérieures au phénomène massif de mondialisation, dont les systèmes économiques d’échanges et productifs étaient plus ou moins localisés, se substituent des impacts d’envergure mondiale sur les biens publics mondiaux. Un des enjeux de la mondialisation réside alors dans la gestion des biens publics mondiaux et dans l’intégration de la notion de soutenabilité du développement aussi bien local que global ; soit la nécessité d’une gouvernance mondiale de gestion soutenable des biens publics mondiaux.

La problématique du développement durable, ayant aujourd’hui pour fer de lance la lutte contre le changement climatique et le réchauffement de la planète, a fait l’objet d’une prise de conscience internationale. A travers la formation du GIEC et le développement d’expériences similaires – mais plus complexes – sur d’autres domaines environnementaux (biodiversité, agriculture), l’environnement tend à être traité comme un bien public mondial. L’aspect international de la coopération scientifique, économique et politique sur l’environnement renvoie à la gestion d’un bien public mondial par ce qui pourrait constituer une instance de gouvernance mondiale – du climat avec le GIEC par exemple. Le développement durable est aujourd’hui une composante essentielle dans le traitement des problématiques de gestion des biens publics mondiaux.

Pour autant,  le contexte de gouvernance dans lequel s’inscrivent le développement durable et la gestion des biens publics mondiaux est aujourd’hui morcelé. Des actions sont menées sur le plan international dans le cadre de la protection de l’environnement: le GIEC, les conventions sur l’agriculture ou encore la biodiversité, etc. pour lesquelles il est complexe de trouver un consensus. En effet, les rapports de force entre et au sein des pays développés et en développement font que la possibilité d’un accord contraignant et faisant consensus est difficile à trouver. Cela implique donc une segmentation par discipline. A ce morcellement disciplinaire, s’ajoute une division qui pourrait être qualifiée d’économique et territoriale. Celle-ci se traduit à travers les problématiques d’équité planétaire et d’équilibre entre les nations qui ne permettent, aujourd’hui, ni vision unifiée ni action globalement concertée et structurée. L’accès aux connaissances, mais aussi aux ressources économiques, technologiques et politiques nécessaires à un équilibre d’actions au niveau mondial et à la structuration d’une gouvernance mondiale sont disparates. Ainsi, l’organisation globale de cette gouvernance doit aussi s’appuyer sur une société de la connaissance mondialisée. Celle-ci se voit structurée en deux segments:

  • Un premier concernant l’acquisition de connaissance quand aux phénomènes étudiés, qu’elles soient expertes ou «profanes»;
  • Un second concernant l’appropriation des connaissances par l’ensemble de la société monde, indépendamment des conditions d’inégalité planétaire.

Le rôle de la société de la connaissance et de sa structuration est abordé sous deux angles complémentaires: d’un côté l’évaluation et de l’autre la valorisation. L’évaluation par les pairs scientifiques, économiques et politiques vise une meilleure connaissance des phénomènes et, en réponse, une action adéquate «en connaissance de cause» et doit aujourd’hui s’appuyer sur des savoirs dits «profanes». Elle est nécessaire et inhérente à la société du risque, de même que l’éducation au développement durable par l’acquisition de connaissances systémiques et systématiques du fonctionnement naturel. Au sein de cette société de la connaissance doit donc être intégrée une « technique civilisée » (principe de précaution – M. GODART, CNAM 2012) et le fondement d’un nouveau contrat social de la recherche axé sur une priorisation des grands enjeux. Cette notion de « civilisation technique » peut être complétées par l’inclusion du politique, qui ne fait que renforcer la légitimité de l’expertise scientifique, l’assimilation des «profanes» dans le processus de construction du savoir et l’importance du prospectif dans le portage d’une vision commune de la résolution de ces problématiques. Enfin, les modalités de valorisation de ces connaissances doivent passer par une redéfinition et une restructuration du système de propriété intellectuelle, notamment dans le cas de connaissances utiles et essentielles à un développement durable. Il est ainsi nécessaire d’intégrer des connaissances profanes (et donc d’ouverture) et celle de repenser l’accès et la diffusion (et donc l’ouverture) de savoirs contribuant à un développement plus vertueux. Le poids de la société de la connaissance est donc central.

Le développement durable est composante essentielle de la problématique de la gestion des biens publics mondiaux, et l’émergence de systèmes de gouvernance mondiale permet d’inscrire le développement durable – notamment l’environnement – au centre de la gestion des biens publics mondiaux. Par ailleurs, la structuration de société civile autour de ces problématiques est primordiale tout comme il est nécessaire de construire une gouvernance mondiale du développement durable, aujourd’hui encore trop morcelée. 

Conclusion – De la nécessité d’une gouvernance mondiale des biens publics mondiaux.

Quelles réponses, ou du moins conclusions, est-il possible d’apporter à la question : le développement durable nécessite t-il un cadre de gouvernance mondiale ? En d’autres termes, y-a-t il nécessité d’une coordination et d’une structuration au niveau mondial des modes de gestion des biens publics mondiaux et de la société de la connaissance pour un développement durable de nos sociétés ?

Le développement durable s’appuie sur trois piliers que sont l’économie, l’écologie et le social. Dans une société de la mondialisation, il apparaît que sa mise en œuvre passe par une double réflexion. Une première macroscopique autour de la gestion des biens publics mondiaux et de la gouvernance du système « terre ». Une seconde à un niveau mésoscopique (territoire) ou local autour de la société de la connaissance et de la gestion locale de ces biens en accord avec les spécificités régionales.

Les problématiques de gestion de biens publics mondiaux (non exclusifs et non rivaux) se doivent d’être traitées dans une perspective de développement soutenable de la société monde (« sécurité du vivre ensemble au niveau mondial »). Dans ce cadre, l’organisation et la structuration de la communauté internationale sur ces problèmes de premier ordre (environnement, agriculture, finance) en vue d’actions concertées et coordonnées apparaissent comme nécessaires. En effet, la mondialisation croissante des externalités (tant positives que négatives), amorcée après-guerre, relève d’un cadre dépassant les nations, et nécessite une gouvernance mondiale des biens publics mondiaux. Parallèlement à cette gouvernance, la société de la connaissance doit elle aussi évoluer, se développer et se structurer pertinemment et en adéquation avec les problématiques visées. Cette structuration passe par une réflexion sur l’intégration de savoirs « profanes » au processus d’expertise d’acquisition de nouvelles connaissances, et par un nouveau modèle du système de propriété intellectuelle au profit de la facilitation de la diffusion, du transfert et de l’appropriation des connaissances.

Plus généralement, au concept de développement durable, s’adosse une structuration actuelle du système de gouvernance afin de répondre aux problématiques relatives à la gestion des biens publics mondiaux (notamment climat, agriculture, santé…). D’un de vue plus sociétal le développement durable passe aussi par son intégration au sein de la société de la connaissance, dont l’importance pour la structuration d’une gouvernance mondiale sous-jacente. La notion de « technique civilisée » à travers le principe de précaution, concoure à une vision soutenable d’un modèle de développement. Tous deux soulignent le morcellement actuel d’une gouvernance mondiale plus ou moins aboutie suivant le thème abordé : climat, biodiversité, agriculture mais aussi finance et plus largement développement des sociétés. Le focus sur l’environnement en tant que bien public mondial permet de décliner l’ensemble des secteurs qui lui sont liés et pouvant potentiellement être considérés comme tel: l’énergie, l’eau, l’air (dans le sens qualité de l’air), la santé, la finance… Il est intéressant de noter que le développement durable se retrouve au centre du développement de chacun de ces secteurs.

Enfin, il serait intéressant de lier cette présente analyse à celle des relations Nord-Sud, notamment sur le transfert de compétences et de technologies dans une perspective d’aide au développement durable des sociétés du Sud. Se pose en effet la question de la pertinence et de la légitimité du modèle actuel de propriété intellectuel par le brevet et de la privatisation de la connaissance. La problématique est d’autant plus pertinente dans le contexte de mondialisation actuel, et notamment dans le cadre de la lutte contre le changement climatique par exemple. En effet, aujourd’hui des technologies propres sont brevetées, ce qui empêche leur diffusion au sein des pays en voie de développement du fait de leur coût et des restrictions d’utilisation. Il en est de même pour certains médicaments (domaine de la santé), ou encore dans le domaine de l’agriculture et des cultures OGM (Organisme Génétiquement Modifié). Cette dimension des relations Nord – Sud est au cœur de la problématique de gestion durable des biens publics mondiaux.


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Développement durable et biens publics mondiaux – Partie 1

Partie 1 – Biens publics mondiaux, développement durable, gouvernance et société.

La notion de bien public mondial s’appuie sur la notion de « sécurité du vivre ensemble au niveau mondial » (Rémi BARRE, CNAM 2012). Ces biens, non exclusifs et non rivaux, doivent donc permettre le développement sûr, indépendant et sain (soutenable) de la société monde dans sa diversité tant géographique que culturelle ou économique, somme toute structurelle. Parmi ces biens publics mondiaux, ceux afférents au développement durable occupent aujourd’hui une place centrale, notamment à travers les grandes problématiques environnementales concernant l’eau, l’air, l’énergie, la terre…

Par ailleurs, au delà des biens publics mondiaux en tant qu’entités (environnement, santé, etc.), se pose la question plus générale de leur gestion globale et intégrée, et donc de la gouvernance mondiale. En effet, dans le cadre d’une perspective de « sécurité du vivre ensemble au niveau mondial », une coordination internationale paraît essentielle et inévitable quant aux actions à mener dans le cadre de cette gestion des biens publics mondiaux. Enfin, en toile de fond, se distinguent : la notion de société de la connaissance, son rôle et ses leviers dans le cadre de la structuration de la gestion des biens publics, dans une perspective de développement durable.

Gouvernance des biens publics mondiaux : une structuration complexe pour une mosaïque de structures.

Ces biens, non rivaux et non exclusifs de par leur définition, ne peuvent être produits par le marché. Dans ce sens, ils nécessitent l’intervention de la force publique au travers d’actions coordonnées, d’engagements internationaux et de l’implication de l’ensemble des parties prenantes. Elles regroupent autant l’expertise scientifique qu’économique, financière ou politique, mais aussi la société civile et l’ensemble des bénéficiaires de ces biens publics – à savoir l’ensemble de la population mondiale.

L’action publique internationale, s’articule aujourd’hui autour de la mise en place d’institutions internationales d’expertise. Celles-ci sont garantes de la compréhension des phénomènes en jeu et des enjeux, et de la représentation de chaque gouvernement et donc de la société civile au sein d’un système mondialisé. Elles interviennent en appui aux décideurs et politiques publiques, garants, quant à eux, de la gestion des biens publics mondiaux. Ainsi, la dimension scientifique dans la gestion des biens publics mondiaux, et donc dans le cadre d’une gouvernance mondiale, apparaît comme centrale. Au delà de l’impact global, ces processus mondiaux d’expertise impactent et orientent les politiques nationales de recherche et d’innovation, notamment au travers des mécanismes de coopération internationale. Dans une société de la mondialisation, il apparaît donc que les problématiques faisant l’objet d’une attention internationale comptent parmi les moteurs de l’orientation de la recherche et de la production de connaissance au niveau national. La gouvernance du « système terre » peut alors être décrite comme l’appropriation par des institutions d’expertise internationales de problématiques de premier ordre au niveau mondial. Cette gouvernance apparaît comme morcelée entre groupements de spécialisation (GIEC, FAO, OMC, OMS…) qui, autour d’une problématique globale (changement climatique, l’agriculture et sécurisation alimentaire, la santé…), vont fédérer une communauté d’experts afin de proposer des orientations générales et un appui aux politiques.

Malgré ce morcellement, il apparaît que l’ensemble des ces institutions couvre un panel assez large regroupant l’ensemble des biens publics mondiaux. Elles ont un fonctionnement hybride : à la fois scientifique et politique, soit deux niveaux de débats. Un premier, purement scientifique se basant sur l’excellence scientifique à travers le système de revue par les pairs, un deuxième, scientifico-politique s’articulant autour de la remise de rapports à destination des décideurs et soumis instances de validation gouvernementales. Selon M. TREYER (directeur de programme à l’IDDRI – Institut du Développement Durable et des Relations Internationales), loin de constituer une faiblesse, cette « intrusion » du politique vient exacerber et accroitre la notion de rigueur et d’exigence scientifique. Concernant la problématique du changement climatique, la création en 1988 du GIEC (Groupe Intergouvernemental d’Experts sur le Climat) est un des exemples les plus vibrants de l’appropriation par la communauté internationale d’une problématique mondiale nécessitant une action publique coordonnée et structurée. En effet, le changement climatique renvoie à la gestion de l’environnement en tant que bien public mondial. M. TREYER souligne, à propos de la gouvernance mondiale sur la question de la réduction des émissions carbones, la difficulté à trouver un consensus, notamment du fait de la compétition internationale et de la place de plus en plus importante que prennent les pays en voie de développement sur la scène internationale.

Pour autant, la problématique climatique dans le cadre du GIEC semble moins complexe à aborder que celle de la biodiversité dans le cadre d’un éventuel « GIEC » de la biodiversité. En effet, contrairement au climat dont l’analyse est principalement scientifique, celle concernant la biodiversité est fortement multidisciplinaire (science, économie, sociologie, réaction des écosystèmes…) et fait intervenir des interdépendances marquées et complexes à des échelles de temps variées et prospectives. En effet, la définition d’indicateurs d’évaluation et de mesure par exemple est multiforme et ne peut se réduire à un indicateur tel que le CO2. La structuration de l’expertise sur la biodiversité doit se prévaloir non seulement d’une expertise scientifique mais aussi et surtout de l’intégration de « connaissances profanes » et de la compréhension des systèmes économiques complexes sous-jacents. Il parait nécessaire donc de repenser le processus d’évaluation par les pairs en l’élargissant à l’ensemble des parties prenantes. Pour autant, la complexité de la problématique de la biodiversité par rapport celle du climat n’est-elle pas aussi due à un manque de moyens pour investiguer les problématiques qui lui sont liées, comparativement au climat qui est aujourd’hui sur le devant de la scène internationale ? De plus, parler de plus ou moins de complexité ne reviendrait-il pas à faire de deux problématiques intimement liées, et parties d’un même ensemble, deux systèmes cloisonnés pouvant être traités indépendamment l’un de l’autre ? Aujourd’hui, d’autres conventions existent (notamment sur l’agriculture), ainsi que d’autres institutions internationales s’attachant aux problématiques de paix, commerce, sécurité alimentaire… Sur ces derniers points, la formation de communautés expertes permettant la formulation d’un consensus international est aussi complexe. La réponse à ces problématiques est entachée de la diversité des écoles de pensées par laquelle la controverse paraît plus prolifique que le consensus. Cette structure est paradoxale puisque la réponse à une problématique, telle que la gouvernance alimentaire, doit s’appuyer sur un consensus politique. Il est donc nécessaire de passer du débat idéologique à un débat politique dont le processus de transition peut être long. Par ailleurs, il y a généralement sur ces thématiques, convergence sur le plan historique, mais divergence sur le plan prospectif. L’élaboration d’une vision commune de la résolution de ces problématiques en est alors d’autant plus difficile. Or, dans le cadre politique de mise en place d’une gouvernance concertée, le consensus est nécessaire dans la perspective de l’élaboration d’une vision commune.

Penser le développement durable dans le « système ‘terre’ » : le rôle de la société de la connaissance.

La société de la connaissance joue également un rôle important dans le cadre de la gestion des biens publics mondiaux et de la gouvernance du « système terre ». Il apparaît que l’intégration du développement durable comme composante du développement de la société est un puissant instrument contribuant à l’intérêt général. Amartya SEN défini le développement durable comme le « processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus de sorte que chacun exerce son libre arbitre sans compromettre l’intérêt général ». S’appuyant sur trois piliers principaux (économique – croissance, écologique – qualité environnementale et disponibilité des ressources, et social – équité et acceptabilité), le développement durable est présenté comme systémique, s’appuyant sur la société civile (à travers son organisation aussi bien horizontale – lien entre les personnes – que verticale – lien entre les générations) et contribuant à l’intérêt général. L’objectif est « la satisfaction des besoins présents sans compromettre la possibilité pour les générations futures de satisfaire les leurs ». Ainsi, la notion de développement durable comprend les concepts de non exclusivité et de non rivalité auxquelles ont été adossées les notions d’intemporalité et de soutenabilité.

La nécessité d’un développement durable est héritée de la combinaison entre le processus de relations internationales pour le développement, initié après la seconde guerre mondiale, et la nécessaire restructuration de l’aide au développement, suite aux excès qui ont découlé des plans d’ajustement structurels dans les pays en développement. Elle est donc apparue dans un contexte de gouvernance économique mondiale tirée par la libéralisation et l’ouverture des marchés, et les privatisations. En conséquence, l’augmentation de la pauvreté et des impacts sur l’environnement notamment, ont poussé les pays en développement et la communauté internationale et civile à se saisir du problème, faisant ainsi émerger la nécessité d’un nouveau modèle de développement : un développement durable. De ce modèle naissent les concepts de développement respectueux de l’environnement, de la santé…, la mise en place d’accords internationaux, la réduction de la pauvreté, la sécurité alimentaire… mais aussi l’émergence de la société du risque. La mise en œuvre de ces concepts nécessite alors des connaissances et savoirs, techniques et parfois technologiques, et humains face auxquels chaque pays n’est pas égal.

L’émergence du concept de développement durable dans un contexte de forte mondialisation met alors sur le devant de la scène internationale les problématiques d’équité planétaire et de l’équilibre entre les nations. Par ailleurs, au delà des impacts locaux ou territoriaux des aides au développement, se pose la question de la responsabilité plus globale de chacun concernant ses impacts mondiaux (contribution au changement climatique notamment). La problématique du développement durable ne se réduit donc plus aux modèles locaux ou territoriaux de développement mais bien à un modèle de développement global de société.

Mais comment penser un modèle de développement global quand chaque acteur n’en est pas au même stade de développement ? La question des inégalités entre pays, et notamment d’inégalité en termes de savoirs, se trouve alors à la base des problématiques d’équité et d’équilibre entre les nations. A ce propos MM. BARRE et GODART (CNAM, 2012) soulignent l’enjeu de la propriété intellectuelle et des brevets, qui entrent en conflit avec la nécessité de diffusion et d’utilisation des technologies nouvelles dans le cadre d’un développement durable dans les pays en développement. Transparait ici l’importance première de la réduction des inégalités entre pays comme un vecteur nécessaire à un développement durable des sociétés. Ainsi, par exemple, faire en sorte que les pays en voie de développement puissent avoir accès à des technologies de production énergétique ou de transport propre contribue à un développement soutenable des activités de ces pays.

Pour autant, il est nécessaire aujourd’hui de penser le développement durable dans une optique d’adaptation en parallèle d’une maitrise pure des éléments (changement climatique, biodiversité…). Cela nécessite l’adaptation et la modernisation de la gestion des territoires ainsi que l’intégration du développement durable aux connaissances à travers ce qu’il définit comme la civilisation de la technique (principe de précaution) et le fondement d’un nouveau contrat social de la recherche, axé sur une priorisation des grands enjeux. La problématique de l’équité et de l’équilibre entre nations reste ici centrale : tant dans une optique de maitrise que d’adaptation, la maitrise des outils est nécessaire à tous les niveaux d’intégration.